Je reprends enfin le clavier après mon premier mois de travail. Un mois dense en changements.
Le temps d'abord: pas vraiment d'été indien cette année. Assez pluvieux et venteux, températures douces. Les belles couleurs automnales ont laissé la place à des arbres dénudés, un ciel souvent gris et une humidité persistante. Le jour s'est nettement raccourci aussi. Il fait nuit dès 16h30 et de nouveau jour vers 6h50. Le fuseau est donc "décalé" par rapport à la France. Le milieu de la journée est à 11h40 ce qui est très tôt. Nous découvrons donc le Québec sous une saison que nous ne connaissons pas.
L'environnement ensuite. La Province est redevenue calme. Les touristes sont partis. Une marche nocturne jeudi dernier dans le Vieux Québec m'a permis d'avoir - quasiment pour moi tout seul - le Château Frontenac ! Alors que l'été, c'est un véritable défilé d' "étrangers" (!) armés d'appareils photos ... Bon, pour être honnête, je dois quand même avouer que le temps était un peu pluvieux et froid ce soir là !
Le travail pour finir. Je suis passé d'une période assez libre (mais active) de recherche d'emploi à une nouvelle activité intense, quatre mois après mon départ de M. Juste avant de reprendre le travail, la visite de mes parents début octobre fut un réel moment de bonheur familial. Cela faisait plus de 12 ans que nous n'avions pas passé de vraies vacances ensemble...
Mes premières impressions pour ce nouveau job au Canada ? D'abord, un vrai plaisir à découvrir ce nouvel environnement professionnel. Une impression de jeunesse, de fraîcheur, d'un véritable renouveau après une longue période chez M peu motivante et assez pénible dans les derniers temps. Nouveaux collègues, nouveaux produits, nouveaux lieux, nouvelle mission, nouveaux défis et surtout nouveaux "codes" professionnels à comprendre et assimiler. Mon premier bulletin de salaire (ici le salaire est versé toutes les semaines) fut un moment agréable. Je vais enfin vivre de mes dollars canadiens provenant de mon travail d'ici et non plus sur mes réserves en euros que je consommais jusque là petit à petit. Une satisfaction qui me rappelle mon premier bulletin de paye en France en juin 1995. L'agréable sensation de voler enfin de ses propres ailes... Cela paraîtra peut-être puéril à certains mais ces moments symboliques sont pour moi autant d'étapes dans cette aventure canadienne.
Ma société est la filiale alimentaire d'un groupe familial fortement implanté au Québec mais aussi en Ontario et dans le Vermont (USA). Nos usines de transformation alimentaire fabriquent des produits issus de la viande et du poisson et destinés à la grande distribution: charcuteries type jambon, pâté, creton québécois mais aussi quiches, tourtières, plats cuisinés, pâte à pizza, sauces spaghetti... Deux implantations industrielles totalisant un peu plus d'une centaine de personnes: une sur Montréal et une autre dans la région de Chaudière-Appalaches près de Québec.
Mon rôle - en tant que Directeur des Services Techniques - est de coordonner l'activité des services Recherche et Développement et Qualité des deux sites distants de 280 km. Cela nécessite donc des déplacements fréquents, ce qui me vaut une voiture de fonction: une belle Dodge Caliber grise, un 4x4 équipé de sièges chauffants, toit ouvrant, lecteur multi-disques, compartiment boisson réfrigéré, pneus de 18 pouces, ... bref un véhicule sécuritaire et confortable mais terriblement glouton en essence. Les passages à la pompe sont fréquents car elle consomme près de 11 à 12 litres aux 100 km soit guère plus de 450 km pour un plein de 52 litres ! En ces périodes de réchauffement climatique, de sommet de Nairobi et de pétrole cher, cette soif continuelle du moteur me donne mauvaise conscience même si je ne paie pas l'essence !
Ma mission dans la société ne s'annonce pas facile car il règne par bien des aspects un manque de coordination, de rigueur et de communication. Sans dénigrer l'outil industriel, les sites sont plutôt vétustes. Les standards en terme de qualité (traçabilité, maîtrise du process, suivi, ...) sont bien en deçà de ce que je connaissais chez M. Le degré d'optimisation des recettes et des procédés et la décomposition des prix de revient en est encore à un âge reculé. Le défi est donc important: mettre en place des standards plus exigeants, développer et optimiser des recettes, instaurer une véritable culture qualité "client" (qui n'existe pas vraiment dans les usines) qui s'appuie sur des notions de rigueur, de suivi et de persévérance. Tout cela avec une équipe qu'il faut manager, motiver et faire progresser. Vaste chantier mais les équipes sont jeunes et une véritable attente existe quant à une nouvelle organisation suite à des lancements "difficiles" de nouveaux produits. En ce qui me concerne, mon énergie et ma motivation toujours intactes devront être contagieuses pour faire évoluer la situation. Il est vrai aussi que mon caractère et mes expériences antérieures se prêtent bien à cette situation. Les 6 années passées chez M constituent assurément une excellente école pour ce type de mission.
Les horaires de l'équipe d'encadrement sont - pour moi - étonnants. La journée commence vers 8 h, la pause repas est courte et bien souvent prise sur place (le lunch) et tout le monde a quitté le plancher avant 17h y compris le Directeur d'usine (l'usine ne tourne que sur une équipe). En partant parfois vers 17h30, je suis bon dernier à quitter les lieux. Partir vers 16h30 n'a rien de choquant. Je pars donc 2 à 3 heures plus tôt qu'en France... Habitant à Montréal à moins de 15 minutes de mon travail, je suis donc souvent rentré à 17h chez moi: un changement de vie total et une qualité de vie très appréciable, me semble t il quasi introuvable en France pour ce type de poste. Ce temps libre me permet de poursuivre les activités que j'avais commencées au début du trimestre: cours de langue, activités sportives et "5 à 7" d'associations.
Le meilleur pour la fin... les anecdotes linguistiques. Comme je l'ai déjà dit à certains d'entre vous, la langue d'ici - parlée dans la rue - est souvent bien éloignée du "français de France". La langue québécoise utilisée par mes collègues est truffée de mots anglais souvent déformés et de québécismes, tout cela marqué d'un fort accent ("un pâté stuffé à la tomate" = pâté fourré à la tomate, "une ampoule frostée à pluger" = ampoule opaque à fixer ou "un contrôle à checker au shipping" = contrôle à faire à l'expédition !).
Cela provoque parfois des incompréhensions amusantes: par exemple, une chaudière (qui fait de l'eau chaude/vapeur) se dit ici bouilloire ! Une chaudière pour un québécois, c'est un seau. Une cuisse de porc (jambon cru) se dit ici fesse (de porc). L'usine commande donc 5000 kg de fesses pour fabriquer du jambon ! J'ai failli rire la première fois et ca me gênait un peu d'utiliser ce terme trop cru à mon goût. Un classeur pour ranger des documents se dit ici cartable. Un classeur pour un Québécois est un meuble qui contient des dossiers suspendus. Les exemples sont légion: ces différences très fréquentes - dans les deux sens - nécessitent une grande vigilance de ma part, donc génèrent de la fatigue. Il me faut apprendre les termes pour les comprendre et faire ensuite des choix de façon à parler correctement tout en étant compris. Les conversations les plus éprouvantes (pour moi) se font avec un responsable maintenance d'une usine. Son accent à couper au couteau, ses expressions anglaises déformées et sa syntaxe systématiquement inexacte provoquent chez moi des sourires (intérieurs je précise !): en fait, même s'il a l'air très sympathique, je ne comprends quasiment rien à ce qu'il me raconte et n'ose pas toujours le faire répéter pour la troisième fois...
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